Quand les musiciens font corps avec leur instrument

Le musicien et son instrument forment un couple fusionnel où le corps de l’artiste ne se contente pas d’exécuter une partition. Il est le médium d’une parole. Il communique. Il se contracte, se décontracte, se tend, exprime dans le geste et la posture une émotion, prend des poses. L’intensité de cette pratique et la répétition des gestes ont des répercussions sur le plan physique, surtout quand les postures posent problème.

Jouer d’un instrument est une activité relativement statique, on joue sur place, debout ou assis peu importe, on ne se déplace pas beaucoup. On constate qu’un musicien professionnel consacre au minimum 4 heures par jour à son art et, manipulant son instrument, il répète.

Il répète des morceaux, des œuvres, des suites d’accords. Il répète aussi des gestes, toujours les mêmes, il adopte également une posture pour jouer. L’intensité de la pratique et la répétition font du musicien une sorte de sportif de haut niveau (et plus largement tout travailleur faisant appel à son corps et à des gestes somme toute assez répétitifs). Et de la même manière que le sportif peut se blesser ou ressentir des douleurs, le musicien est exposé aux troubles musculo-squelettiques selon la formule consacrée. On peut donc se faire mal en jouant de la guitare, du violon ou de n’importe quel autre instrument.

Les causes de la douleur sont multiples : la crispation sur l’instrument, la répétition des mouvements, le manque de sommeil, une alimentation déséquilibrée, le manque d’échauffement, le manque de pauses, les tensions émotionnelles, etc. Un ensemble de problèmes génère stress et tensions.

Souvent, l’instrument s’est imposé au musicien et lui a transféré des contraintes.
Peu importe la nature de l’instrument – on imagine bien qu’un violon ou qu’un piano n’auront pas sur le corps la même influence qu’une guitare – ou la physiologie du musicien (musculature, taille, corpulence). Dans tous les cas, le corps s’adapte à l’outil, comme il le peut et souvent mal, car la posture n’est pas une donnée encore bien intégrée dans la pratique instrumentale. Pour donner un exemple, on peut parler des guitaristes. Ils ont presque tous tendance à se recroqueviller sur leur guitare. C’est assez compréhensible d’ailleurs, dans la volonté de faire corps avec ce bel instrument posé au centre, l’envie de s’enrouler autour de lui. Or quand on se plie de cette façon, les contraintes sur la colonne vertébrale et les épaules augmentent, les mains ne peuvent plus bouger avec l’amplitude nécessaire, on s’étouffe et on étouffe la guitare. C’est le début des problèmes.
Depuis une dizaine d’années, des actions sont menées dans les écoles de musique, au conservatoire, auprès de professeurs, pour transmettre une meilleure relation du corps à l’instrument.

Des démarches individuelles pour les musiciens professionnels ou amateurs de tous âges sont effectuées notamment lors de préparation de diplômes ou suite à des douleurs ou des tendinites. Cependant, la démarche n’est pas si évidente. Il y a cette idée sous-jacente : si on pense à son corps, on est moins dans la musique, et si on change de posture à l’instrument, l’interprétation se modifie et l’émotion transmise n’est plus la même. Or, mieux connaître son corps permet d’en tirer toutes les ressources et de les mettre au service du jeu. Par ailleurs, les musiciens ont du mal à parler de leurs douleurs. C’est une forme de tabou culturel bien installé, un peu pervers et contradictoire. D’abord parce qu’il y a cette idée bien ancrée dans les esprits des musiciens que leur activité artistique ne génère que du plaisir et de l’émotion. Jouer, ce n’est que du bonheur, il n’y a nulle place pour la douleur dans le tableau. Mais paradoxe des paradoxes, une forme de culpabilité s’en mêle : la musique est un don qu’on reçoit, c’est inné, on devrait donc d’instinct connaître la bonne posture. Pire encore, si la douleur s’installe, c’est qu’on a mal travaillé, on s’est mal positionné. C’est un schéma mental redoutable.

En conséquence, la douleur est souvent passée sous silence. Certains musiciens peuvent traîner leurs problèmes une vie entière à cause de ce blocage. On peut même ajouter que la douleur est probablement une cause importante d’abandon de la pratique pour de nombreux musiciens amateurs. Or, si une courbature est normale, une douleur, aiguë ou pas, est un voyant rouge sur un tableau de bord. On peut se contenter d’éteindre le signal d’alerte – c’est la prise d’un antalgique par exemple – ça peut être une première étape. Mais rechercher la cause de la douleur et la traiter semble plus judicieux à long terme.

Il est absolument nécessaire de proposer un travail spécifique aux musiciens. Ils ont des besoins particuliers, comme les sportifs : un tennisman et un golfeur se prépareront en tenant compte des contraintes spécifiques de leurs sports respectifs. Evidemment, un même programme de musculation ne peut pas être proposé à un musicien et à un sportif.

Les musiciens sont considérés avec leur instrument de musique, le couple est appréhendé dans sa globalité ; c’est le seul moyen de corriger la préhension de l’instrument ou la position du corps, le degré d’ouverture d’un poignet, le port de tête, etc.

Finalement, sans aller jusqu’à parler de « thérapie de couple », c’est bien un corps dual qui se présente en séance et que le praticien va faire travailler. On ne parle alors plus seulement de la posture du musicien mais de sa relation à l’instrument.

Les musiciens qui ont mal connaissent la musique et leur instrument. Ce sont les postures qui sont à modifier, pas le talent ni la technique. Il ne s’agit donc pas de réapprendre à jouer de l’instrument. Tout l’art consiste à dénouer les blocages du corps et les mauvaises positions, une épaule qui s’enroule vers l’avant, le cou qui se ferme vers le bas, les mâchoires qui rentrent, etc. Pour que cette approche donne toute son efficacité, il faut rendre les musiciens autonomes et dépositaires de leur premier outil : leur corps.

Ce travail permet de diminuer les tensions et de favoriser le bien être. Non seulement les tensions s’atténuent considérablement mais en plus, le plaisir de jouer revient, un plaisir que la douleur avait parfois occulté. Les musiciens jouent avec moins de contraintes, la dextérité s’en ressent, le son également. Résultat, les musiciens concernés ont encore plus envie de jouer, mais dans la bonne posture. C’est un cercle vertueux.

En conclusion, il est nécessaire que les musiciens n’attendent pas d’avoir mal pour penser aux conséquences physiques de leur art.

Claire-Marie Bethoux

Article original paru dans le Guide-Annuaire Optime 2012
Merci à Christophe Jardin pour son aide précieuse à la rédaction de ce texte.